Après les monastères et les kibboutzim, nous poursuivons notre exploration des lieux de travail qui ont changé l’histoire, une serie d’articles pour tenter de comprendre comment certains espaces de travail et de vie en communauté on pu apparaitre, s’organiser et grandir au point d’infléchir le cours de l’histoire. Aujourd’hui, c’est au tour des ateliers d’artistes de se faire inspecter. Une balade historique qui nous entrainera de louis XIV au Paris bohème des artistes du XIXème siècle.
Pourquoi et comment sont-ils nés ?
Les premiers ateliers d’artistes remontent au moyen-âge. L’art alors est considéré comme sacré, rattaché à Dieu, source de toute création mais dont ses représentants sur terre se permettent parfois d’exercer une censure sévère. L’art et l’artisanat sont largement confondus. L’atelier est le lieu de travail de prédilection pour ces créateurs. Mais l’atelier d’artiste, tel qu’on l’entend aujourd’hui et tel qu’il se déploya à partir du XIXème siècle, est le fruit d’un long et passionnant processus mêlant l’art, l’économie et la politique.
Durant la Renaissance, l’art perd sa dimension uniquement religieuse et devient également un moyen pour les puissants d’illustrer leur grandeur, d’assoir leur autorité et d’attirer à eux non seulement la cour mais également les savoirs-faire et les compétences. On pense aux Médicis en Italie ou à François Ier en France. L’art comme reflet du prestige des puissants atteint probablement son apogée sous le règne de Louis XIV auprès de qui gravitent les meilleurs artistes de son temps; Le Brun, Racine, Lenôtre, Lully, Molière, La Fontaine…
Mais à cette époque, l’art est produit sur commande. Les artistes choisis par les puissants sont entretenus, honorés, anoblis, bichonnés, ils prennent parfois des libertés mais ne sont pas vraiment libres.
Académies vs Ateliers
En 1648, Louis XIV crée l’Académie Royale de peinture et de sculpture dont il confie la gestion à Le Brun. Elle est l’ancêtre de l’Académie des Beaux-Arts. Elle a pour but de former et d’offrir une reconnaissance, une visibilité aux artistes talentueux.
L’enseignement est prodigué par des maîtres à des élèves triés sur le volet. Les élèves sont ainsi formés à l’étude du nu, aux techniques et à l’esthétique antique etc… Lorsqu’ils ont atteint une certaine maturité, ils peuvent alors choisir leur maitre ou fonder une école. L’académie est un lieu de rencontre et de reconnaissance entre artistes. Chaque année, les artistes de l’académie exposent leur oeuvres au public au cours de salons, moyen privilégié d’accéder à la notoriété et au succès.
Le style académique ne pousse pas tant les artistes à trouver leur propre style qu’à se rapprocher d’un idéal qui repose sur quelques principes; simplicité, grandeur, harmonie et pureté.
Les thèmes de prédilection privilégiés sont l’antiquité greco-romaine et l’orientalisme. Selon du Fresnoy, auteur du premier traité sur la peinture en 1668, « La principale et la plus importante partie de la peinture, est de savoir connaître ce que la Nature a fait de plus beau et de plus convenable à cet art ; et que le choix s’en fasse selon le goût et la manière des Anciens »
L’académie émane du sommet du pouvoir, ce qui en dit assez long sur le caractère solennel, officiel mais également parfois pompeux et figé des enseignements académiques et des productions artistiques de l’époque. Ce modèle restera dominant en France, et dans une grande partie de l’Europe jusqu’à la fin du XVIIIème siècle. En peinture, Gérôme symbolise l’aboutissement et la fin de cette période. Seuls quelques artistes néerlandais comme Rembrandt s’en distinguent vraiment ainsi que d’autres précurseurs comme William Blake, Goya ou Delacroix.
En marge de cet univers académique, une population croissante d’artistes peine à exister. Ceux-ci ne peuvent entrer à l’académie car leur style ne rentre pas dans les principes officiels ou leurs sujets d’étude sont jugés trop communs ou trop provocants.
Ils ne peuvent exposer dans les salons, tenus par les académies. Leurs moyens matériels sont bien souvent limités et doivent partager leur atelier avec d’autres artistes. C’est dans ses ateliers que l’on commence à forger une nouvelle esthétique au service d’une autre vision du monde.
La Révolution Française entraine la disparition des rouages de l’administration royale des arts et de ses académies (remplacée en 1816 par L’académie des beaux-arts). Les aspirations de l’époque changent. Révolutions, réformes politiques et industrialisation placent l’Europe dans une situation inédite. Le romantisme fait son nid dans cette époque mouvementée.
Le romantisme n’est précisément ni dans le choix des sujets ni dans la vérité exacte, mais dans la manière de sentir. Ils l’ont cherché en dehors, et c’est en dedans qu’il était seulement possible de le trouver.
Baudelaire résume en deux lignes le changement qui s’opère au niveau de la conception de l’art. Désormais, l’artiste est celui qui parvient à extérioriser de la manière la plus fine possible son « en dedans ». Dans ce clash entre les académies et les ateliers se confrontent en réalité deux visions du monde et deux façons d’envisager la création.
Pour l’académisme, le point de départ, la source de la création est extérieur et intellectualisé. La Nature fournit le matériaux, le maître enseigne la technique et les procédés pour produire et reproduire d’après Elle.
Ainsi, il est normal de suivre un enseignement hiérarchisé où l’extérieur (le professeur, les préceptes) s’impose à l’élève.
Pour le romantisme et les courants qui vont suivre, le point de départ de la création est intérieur et sensible, la nature ou la société ne sont que des supports pour l’expression de sa sensibilité, ou de ses impressions.
L’artiste devient introspectif. Son travail porte sur la perception. Son environnement de travail n’est pas dans les académies pompeuses et aseptisées mais partout autour de lui, dans ce qui peut nourrir son « en dedans » et lui donner de la substance. L’artiste est en prise avec le monde, et la condition de sa fécondité créative est un environnement capable de toucher son être. Ainsi l’atelier ou la cité d’artiste devient l’environnement idéal. Non hiérarchisé, ouvert, issu de la base, situé au croisement d’influences multiples, il est un terreau adapté à cette nouvelle méthode créative. S’ils ont commencé comme des outils de mutualisation des moyens pour des artistes dans le besoin, ces lieux prennent désormais un sens symbolique et revendicateur, lieu quasi mystique ou se produit la jonction entre l’artiste et son oeuvre. Les ateliers ont tous une sensibilité différente et c’est bien le fait de partager une sensibilité (et non une méthode particulière) qui réunit ces artistes.
Autour du XIXème siècle, l’art se démocratise et de plus en plus d’artistes commencent à pouvoir exister réellement et gagner tant bien que mal -souvent mal- leur vie. Dans les années 1860, Paris comptait ainsi plusieurs milliers de peintres. Des locaux réservés aux artistes fleurirent à cette époque dans les quartiers neufs comme la Nouvelle Athènes, en complément des logements occupés par les peintres officiels et académiques dans le cœur de la capitale. On voit aussi se multiplier à cette époque des cités d’artistes où se recréent des espaces communautaires, proche de l’esprit de la Bohème.

A Barbizon, dans les paysages de la forêt de Fontainebleau, on rompt avec le formalisme de l’époque pour produire des oeuvres inspirées par la contemplation paisible, hédoniste de la nature ou de scènes rurales, loin des représentations glorieuses et intellectualisées des artistes académiques. On travaille en pleine nature et l’on se retrouve le soir à l’Auberge de la mère Ganne pour confronter ses productions dans une ambiance festive.
L’impressionnisme, qui émerge dans la deuxième partie du XIXème siècle, signe l’abandon du style purement figuratif et symboliste propre à l’académisme pour une approche plus portée vers le suggestif. La couleur, méprisée par les anciens (les académies n’enseignaient pas les techniques de couleur et se focalisaient essentiellement sur le dessin) devient essentielle.
En 1863, le salon de peinture et de sculpture, tenu par les membres de l’Académie, refusa plus de 3 000 œuvres sur les 5 000 envoyées. Face à cette hécatombe, Napoléon III décide qu’une exposition pour les refusés se tiendra au Palais de l’Industrie. C’est le salon des refusés, une première brèche dans la mainmise des académies sur le monde des arts. Manet y présente son déjeuner sur l’herbe qui créera un scandale sans précédent dans les milieux de la peinture. En 1884, le Salon des Artistes Indépendants est créé. Il permet à tous les artistes de présenter leurs oeuvres, sans qu’elles soient soumises à l’appréciation d’un jury. La devise de ce Salon, « Sans jury ni récompenses » symbolise bien l’état d’esprit de cette nouvelle génération.
Comment fonctionnaient-ils ?
Les ateliers partagés, les cités d’artistes, les auberges ou cafés qui servaient d’épicentre aux artistes du XIXème siècle forment un ensemble hétéroclite d’espaces différents régis par des règles souvent informelles. Ils se constituent autour d’artistes influents ouvrant leur espace de travail à d’autres artistes, de propriétaires immobiliers farfelus ou de personnages charismatiques. Malgré cette diversité de fonctionnement, certains points communs reviennent toujours.
- On se rassemble autour de l’idée, et non de la technique
l’atelier est à la fois lieu d’apprentissage, lieu de production et de distribution. Il devient parfois lieu de promotion. On y croise tous types d’artistes; peintres, sculpteurs, écrivains, poètes … Ces lieux ne s’adressent pas à un profil type ni à une fonction clairement identifiée. Leur élément fédérateur, c’est la communauté de valeur.
- apprentissage de pair à pair
L’atelier se distingue de l’académie car il est un lieu d’apprentissage de pair à pair.
Chacun est tour à tour élève et professeur, les meilleurs sont reconnus soit sur leur qualité technique, soit pour leur univers créatif particulièrement inspirant ou emblématique de l’esprit de l’atelier.
La technique et le message sont véhiculés ensemble, chaque membre pouvant apporter sa contribution sur ces deux aspects. Personne ne vient se placer en juge pour sanctionner le travail d’autrui. Cela ne veut pas dire que personne ne juge personne mais que celui qui émet un jugement, ne le fait pas depuis une position privilégiée et s’expose lui-même aux regards de ses pairs.
L’apprentissage de pair à pair est enfin le meilleur moyen de bénéficier d’un apprentissage individualisé tout en bénéficiant d’apports exterieurs riches et variés. C’est bien cela qui, dans la nouvelle conception de l’art devient essentiel car le travail y est devenu totalement personnel alors que les ressources (matérielles, techniques et intellectuelles) ont tout intérêt à être partagées. l’atelier permet la fois l’individualisation de la pratique et la production d’une réflexion collective.
- Un terreau pour la réflexion collective
Une idée, une vision n’émerge pas toute formée dès l’origine. A ses débuts, elle est faible et incertaine, ses contours sont mal définis. Elle a besoin d’un environnement favorable, sorte de liquide amniotique qui lui permettra de mûrir pour acquérir son indépendance. Seuls, ces grands artistes du XIXème siècle n’auraient peut-être pas pu produire ce qu’ils ont produit, leurs intuitions, leurs visions n’auraient sans doute jamais pu prendre une forme aboutie. Les ateliers ont servit de couveuses pour ces idées encore diffuses. Le fait de bénéficier de lieux pour construire de nouvelles (micro) sociétés régies par d’autres regles et d’autres idéaux est fondamental pour transformer ses aspirations en réalités.
Et le coworking là-dedans ?
- L’atelier d’artiste est le meilleur terreau créatif pour l’économie cognitive
Les processus créatifs dans les cercles artistiques sont particulièrement intéressants pour le coworking et l’économie du XXIème siècle car de plus en plus de qualités que l’on prête aux artistes sont désormais sollicitées dans les nouveaux processus créatifs aujourd’hui; créativité, originalité, vision, capacité d’adaptation, capacité d’apprentissage permanent, sens de l’initiative, intelligence cognitive et émotionnelle, intégrité…
Si l’on demande désormais à de plus en plus de travailleurs des qualités que les artistes apprennent à affûter grâce notamment aux ateliers, il est assez logique, que l’environnement de travail idéal tendra à s’approcher de l’environnement traditionnel des artistes.
L’environnement du travailleur de demain ressemblera sans doute plus à l’atelier d’artiste qu’aux bureaux que nous connaissons tous parce que ses exigences de travail ressembleront davantage à celles des artistes du XIXème siècle qu’à celles de l’employé du XXème siècle.
- Sans jury ni récompense
« Sans jury ni récompense », la devise du salon des indépendants conviendrait parfaitement au coworking. Le coworking fonctionne également sur ce modèle horizontal, de pair à pair, où personne ne vient se placer en juge pour désigner, choisir et récompenser. Derrière ce mode de fonctionnement on retrouve l’idée que, ce qui relève de la création, de l’innovation, ne peut être compris avec le regard et les moyens existants.
Qui dit juge, dit référentiel de jugement, et donc calquage d’anciennes idées sur de nouvelles. Logique qui tend invariablement à freiner l’innovation réelle.
Cela valide la logique horizontale et bottom-up du coworking et montre comment l’absence du pesant regard du passé sur le présent libère la création.
- Innovation ouverte
Les ateliers d’artistes furent incontestablement des lieux d’innovations esthétiques et intellectuels et pourtant, ils ne se sont pas organisés comme un labo de recherche où un département de R&D tenu secret. Ils ne furent pas composés de spécialistes en pointe dans un domaine particulier mais brassaient au contraire tout un univers peuplé de gens de tous bords, aux compétences bien différentes.
Les systèmes ouverts, structurés seulement par des idéaux, sont des outils d’innovations, intellectuels, sociaux et artistiques d’une efficacité prodigieuse.
Voici un enseignement intéressant pour le coworking. Pour être vecteur d’innovation, le coworking doit rester ouvert tout en restant capable de rassembler la communauté autour d’idéaux communs. On retrouve d’ailleurs cet élément parmi les exemples que nous avons étudiés auparavant; les monastères et les Kibboutzim.