Il faut parfois savoir revenir aux fondamentaux. Particulièrement dans les périodes de crises structurelles comme celles que nous traversons aujourd’hui et qui remettent directement en cause les bases mêmes de nos économies. Nous ne pourrons pas comprendre ce que signifie économie du partage si l’on ne se demande pas d’abord ce que le mot « économie » veut vraiment dire. Je m’en tiendrai à la définition de Wikipédia qui me paraît être assez juste et inspirante :
L’économie est l’activité humaine qui consiste en la production, la distribution, l’échange et la consommation de biens et de services.
Si l’on s’intéresse aux modifications structurelles que l’on doit apporter à nos économies, il faut se poser des questions telles que :
- Comment produit-t-on ? Existe-t-il d’autres façons de produire ?
- De quelles manières sont distribués les biens et services produits ? N’existe-t-il pas d’autres voies ?
- Pourquoi et comment les agents économiques échangent-t-ils entre eux ? Pourrait-il en être autrement ?
- Quelle est notre manière de consommer ? Est-t-elle optimale ?
Je me suis demandé si nous pouvions comparer point par point le modèle économique dominant issu des théories classiques avec l’économie du Partage, modèle émergeant et prometteur mais qui doit encore prouver sa validité. Le graphique ci-dessus est le résultat de cet exercice. Ce qui suit explicite et détaille les differences entre les deux modèles.
1-Production
Dans le système économique dominant la production est planifiée, organisée et structurée par des agents économiques clairement identifiés; les entreprises, s’organisant de plus souvent de manière hiérarchisée et pyramidale. Les producteurs cherchent à augmenter leur compétitivité au moyen d’économies d’échelles rendues possibles par la standardisation et la division du travail. On pense à la manufacture d’épingles d’Adam Smith. Les biens et les services produits par les entreprises sont protégés par des brevets et des licences qui leur garantissent l’exclusivité sur leurs productions et qui sont censées valoriser les innovations qu’elles ont crées et portées de l’idée jusqu’au produit.
Dans l’économie du Partage, il n’est pas toujours évident de distinguer clairement un acteur unique qui accompagne le produit de la conception à la vente. Tel produit peut avoir été dessiné par un anonyme, mis en ligne gratuitement et de manière ouverte par ce dernier, exploité par un autre à des fins commerciales et diffusé ensuite de manière virale par la communauté internet. OWNI a récemment publié un article sur l’incroyable dissémination d’une simple photo mise en ligne sur FlickR et qui s’est retrouvée imprimée à des milliers d’exemplaires sur des tee-shirts, des couvertures d’albums ou même des tatouages… Le processus de création s’est considérablement ouvert. Dès lors, on comprend aisément, que les règles légales liées à la propriété intellectuelle et à la responsabilité du producteur volent en éclats. La création et l’innovation en open source opèrent de manière organique. Chacun est libre de rajouter une pierre à la somme existante, la cohérence de l’édifice est assurée par des plateformes intelligentes et des mécanismes de filtrages organiques capable de faire émerger les créations à plus forte valeur ajoutée. Wikipédia en est un exemple frappant.
Mais si le processus de création Open Source est d’abord né sur Internet et concerne avant tout la production intellectuelle et culturelle, il commence à se répandre aux biens concrets. Il existe déjà des moyens de participer à la construction d’une voiture conçue en open source comme il est possible de fabriquer soit-même des engins agricoles à des prix très nettement en dessous de ceux du marché en suivant les plans d’un agriculteur très collaboratif.
2-Distribution
Dans le système économique dominant, la distribution s’organise selon un modèle « top-down », de l’usine du producteur à la poche du consommateur en passant par une série d’intermédiaires; grossistes, semi-grossistes, détaillants … Par conséquent, les circuits de distribution sont longs et souvent peu écologiques. Des pièces conçues aux USA vont être fabriquées en Chine et en Indonésie, assemblées en Roumanie pour être consommées en France.
Les producteurs; un relativement faible nombre d’entreprises s’adressent à la multitude des consommateurs isolés les uns des autres. C’est un schéma few-to-many.
Dans l’économie du Partage, le nombre d’intermédiaire tend à diminuer considérablement. Les nouveaux moyens d’information et de communication ont permis l’instauration d’un dialogue « many-to-many » tel que l’avait prophétisé Isaac Asimov. Le développement de modes de distribution plus horizontaux – tel que le Peer-to-Peer - est une conséquence de ce phénomène mais il est loin d’être isolé et n’est pas cantonné à l’échange de produits dématérialisés; Ebay, Craigslist, AirBnB, Couchsurfing ou Supermarmitte sont autant d’exemples de plateformes de distribution fonctionnant selon un schéma many-to-many. Les produits agricoles ne sont pas en reste; des initiatives comme les AMAP et La Ruche qui dit Oui visent à raccourcir les circuits de distribution en garantissant des prix avantageux pour les producteurs sans pénaliser les consommateurs.
3-Echange
Dans le système économique dominant, les échanges sont caractérisés par une recherche permanente d’équivalence, on attend pour chaque produit fourni, pour chaque service rendu, une contrepartie immédiate d’un niveau égal à la prestation. Pour réaliser l’équivalence et faciliter la mesure de la contrepartie, on fait appel à la monnaie comme intermédiaire des échanges. L’économie classique a permis de multiplier les échanges entre individus n’ayant pas forcément confiance les uns envers les autres dès lors que la rétribution apportée pouvait être jugée fiable et solide. Elle a permis aux échanges de quitter la sphère locale et d’offrir un cadre mondial aux échanges commerciaux. Pour cela elle s’est appuyée sur des monnaies (solides et stables) et sur des lois contractuelles (pouvant palier aux déficiences).
Dans l’économie du Partage, l’équivalence immédiate n’est pas toujours recherchée. Sous de nombreux aspects, les comportements d’échange qui se retrouvent dans l’économie du partage ressemblent à la « Logique don et contre don« . Loin d’être un système naïf issu de l’idéalisme de certains exaltés, ce mode de transaction a pu être remis en service grâce aux avancées numériques. Internet nous montre en temps réel les bienfaits et les bénéfices mutuels que nous pouvons retirer de la logique « don et contre don » et donne une visibilité à ceux qui adoptent ce comportement. Sur CouchSurfing par exemple, si j’ai accueilli de nombreux membres et qu’ils m’ont laissé des commentaires positifs, je serais considéré comme un partenaire digne de confiance et il me sera nettement plus facile de trouver de bonnes conditions d’accueil lors de mon prochain déplacement. La toile, en offrant une visibilité aux contributeurs de bonne volonté est ainsi constituée de millions de communautés qui fonctionnent sur ces principes collaboratifs.
Or, là où les communautés apparaissent, là où les membres peuvent se faire confiance et compter l’un sur l’autre, le rôle de la monnaie et des lois diminue. C’est un phénomène auquel nous pourrons nous attendre dans les prochaines années, particulièrement en ces périodes troublées où la confiance dans notre système monétaire est ébranlée.
4-Consommation
Dans le système économique dominant historiquement conçu à une époque où les ressources étaient rares et où les moyens de communication restaient limités, les notions de possession et de consommation se confondaient bien souvent; avant de consommer, il fallait posséder. Comme il était difficile de faire correspondre les besoins ponctuels avec les ressources permettant d’y répondre, il était nécessaire d’avoir autour de soit tout ce qu’il faut pour faire face aux éventualités.
Dans l’économie du Partage, l’âge de l’accès annoncé par Jérémie Rifkin il y a une dizaine d’années est en passe de devenir une réalité tangible. « D’ici à 25 ans, l’idée même de propriété paraîtra singulièrement limitée, voire complètement démodée » annonçait-il. « C’est de l’accès plus que de la propriété que dépendra désormais notre statut social. » Le développement de la mobilité partagée est une illustration de ce phénomène. L’accès prime sur la possession. Voici sans doute LE concept clé sur lequel repose la consommation collaborative. Ainsi, lorsque l’on sait qu’une voiture fonctionne en moyenne une heure par jour, ne serait-il pas plus efficace, moins couteux et plus intelligent d’en répartir l’usage entre plusieurs individus qui auraient besoin d’un véhicule à des moments différents ? Le développement phénoménal des moyens de communication, permettant à chacun d’interagir avec chacun de n’importe où et d’une manière instantanée rend possible cette meilleure allocation des ressources. C’est peut-être là que reposent les principaux gisements de progrès pour nos économies.

Bonjour , j’ai mis en place un site qui se veut de ce fonctionnement économique . La manière de fonctionner est nommé différament « mécénat citoyen »
Et bien c’est pas gagner de faire comprendre qu’il faut s’entraider et fonctionner entre nous pour s’en sortir !
Hi Valente, Tu peux nous envoyer l’adresse de ton site stp?
Tks!
Hadika
Hey Hadi !
Valente a mis en lien vers son site: clique sur son pseudo, et tu tomberas sur http://www.lecomptoirdudon.com/
Merci maître, tu as donc la réponse Hadi ! Nous avons un peu clarifié sur la page d’accueil au niveau des BD depuis ce jour , et la couleur de fond rouge va s’éclaircir .
Yes but… s’il n’y a pas création de valeur, valeur ajoutée, y compris marchande, moteur certes exagéré et unique Dieu économique pendant trop longtemps, de quoi vivrons-nous ?
Les logiciels libres, par exemple, ont été créés pas des gens qui avaient un boulot et une rémunération par ailleurs ; soit créés de toute pièce pour combler un manque dans l’offre des éditeurs commerciaux, soit pour proposer une version libre largement inspirée des logiciels des éditeurs, pour avoir le couteau-suisse de la vidéo par exemple (VLC), pouvoir faire de la mise en page pro (Scribus), etc.
Donc, entre les échanges de bon services, donnant-donnant, et les dérives lamentables de l’économie même pas capitaliste, mais uniquement financière de ces derniers temps, avec destruction de valeur, il y a peut-être un tiers schéma (comme les tiers lieux). Est-ce qu’un espace de coworking va pratiquer le SEL ? Tu viens gratos, tu payes en donnant un cours, en faisant le ménage, en servant le café aux participants d’une réunion organisée par un utilisateur du lieu, lequel a payé ? Peut-être ?
Excellent article ! Je trouve le terme « économie du partage » bon pour parler de ces nouveaux horizons économiques. L’image est très parlante.
Il faudrait expliquer ce que sont les NTIC ou mettre un lien renvoyant à wikipedia (http://fr.wikipedia.org/wiki/Technologies_de_l%27information_et_de_la_communication)
pour les incultes comme moi
Longue vie à l’économie du partage (et courte vie à l’économie de la concurrence et de la domination entre les humains) !