Nos modes de travail sont à l’aube d’une révolution radicale. Une révolution susceptible de modifier en profondeur l’organisation de nos sociétés et la conception même du travail. On aspire à travailler différemment, on ressent le besoin de s’organiser autrement et partout dans le monde, des initiatives émergent et proposent des alternatives viables. Evoluant au coeur de ces nouveaux modes de travail depuis plusieurs années et ayant la chance de pouvoir mener des recherches autour de ces questions, je vous propose un tour d’horizon des principales mutations à venir dans nos façons de travailler :

Le modèle salarié ne sera plus dominant
On a du mal à l’imaginer aujourd’hui, mais le temps n’est pas loin où le nombre de travailleurs indépendants aura dépassé le nombre de salariés.
Déjà aux USA, un tiers des travailleurs sont indépendants et selon MBO Parters, le nombre de travailleurs indépendants devrait dépasser celui des salariés d’ici 2020. En France les indépendants représentent plus de 15% de la population active et progresse rapidement. A ce rythme dans dix ans, 50% des gens travailleront de manière indépendante selon Gigaom.
L’enthousiasme grandissant pour l’entreprenariat, la facilité et la nécessité croissante d’externaliser pour les entreprises, les possibilités techniques d’entreprendre sans un capital initial important et la triste mine du marché du travail poussent chaque année de plus en plus de salariés et d’étudiants à se tourner vers l’indépendance.
A cela s’ajoute le développement de l’intraprenariat qui place de fait nombre de salarié dans une situation d’entrepreneurs.
Le nomadisme, la mobilité et le travail à distance seront la norme
Le travail ne sera plus un lieu, mais ce que l’on fait.

Dans le nouveau monde du travail qui émerge, les outils de productions s’allègent et de plus en plus de tâches peuvent être menées à distance avec un ordinateur et un téléphone portable. Le bureau n’est plus l’unique lieu productif et peut être en concurrence avec le domicile, le café du coin ou la ferme des grands-parents. Cette concurrence sera accrue d’autant plus que les activités cognitives sont en lien essor. Or, ces activités sont plus efficaces si l’on peut faire varier son environnent pour trouver autour de soi plus d’inspiration, de capacité de concentration et des environnements humains variés.
Mais la mobilité concernera également les activités de transformation, nécessitant des infrastructures plus lourdes . Les makerspaces et les ateliers partagés permettront d’accéder à des machines facilement, partout où l’on se trouve.
Enfin, il est très possible que les zones rurales deviennent les nouveaux espaces de travail de ces travailleurs mobiles. Depuis une quinzaine d’années en France, comme dans la plupart des pays industrialisés, on assiste à un repeuplement des zones rurales par rapport aux zones urbaines, une première depuis 200 ans ! Les campagnes redeviennent attractives, car s’il est possible de travailler à distance, pourquoi ne pas le faire depuis des endroits où la qualité de vie est meilleure et l’immobilier est moins cher ?
On s’organisera en communautés
A leur compte, et nomades, les travailleurs de 2024 ne seront pas pour autant isolés. Car si le bureau perd son rôle de lieu de rencontre entre travail et capital, l’espace de travail reste un lieu de sociabilité, d’apprentissage et d’efficacité qui demeure crucial.

C’est paradoxalement quand on travaille en indépendant qu’on a le plus besoin d’être entouré car n’ayant pas accès aux ressources d’une grosse structure, on a d’autant plus intérêt à partager les moyens, les compétences et les réseaux avec ses pairs.
Les groupements d’entrepreneurs, plateformes de compétences, accélérateurs, espaces de coworking et autres makerspaces seront la norme et se déclineront dans des centaines de formats. Depuis 8 ans, le nombre d’espaces de coworking double chaque année. On en compte actuellement 6000 à travers le monde et si l’on projette simplement une augmentation moyenne de 50% chaque année, on se retrouve à 150 000 espaces de coworking dans 10 ans !
Les grandes entreprises elles-même ne vont pas disparaitre mais leur rôle va fortement évoluer. Les frontières de l’entreprise seront de plus en plus poreuses. Celles qui connaitront le succès seront capables d’entrainer avec elles tout un écosystème. C’est déjà le cas aujourd’hui pour les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) qui ont chacune leur environnement de développeurs d’app, de commerçants associés, de chaines de distribution … Elles seront de moins en moins des infrastructures et se rapprocheront d’une logique de plateformes et ceci n’est pas seulement valable pour les entreprises fortement liées aux secteurs numériques.
Les frontières entre la vie professionnelle et la vie personnelle auront volé en éclat et l’emploi aura largement perdu sa dimension constitutive de l’identité sociale.
On deviendra tous plus polyvalents
Plus indépendants, plus mobiles, dans un environnement technologique et économique mouvementé, les travailleurs de 2024 devront être plus que jamais polyvalents et débrouillards. Quand on travaille en solo, on doit savoir toucher à tout; production, gestion, communication, marketing, logistique etc… Et si on travaille en équipe, on insiste de plus en plus sur l’autonomie, l’esprit d’initiative, l’adaptabilité de chacun.
Ce retour inattendu de la polyvalence est en train de fabriquer une génération de nouveaux artisans numériques.
Dans 10 ans, le travail se définira de moins en moins comme une fonction et de plus en plus comme une mission.
Dans ce contexte, se former, rester à l’affût des évolutions de son secteur sera un facteur clé de succès. Les MOOC’s les formations de pairs à pairs seront indispensables pour durer.
En plus de son travail principal, avoir d’autres activités rémunératrices sera très courant. Location de son domicile sur AirBnB, ou de sa voiture sur des plateformes d’autopartage et l’essor plus général de l’économie collaborative permettront de générer des activités courantes et des sources de revenus complémentaires pour beaucoup de gens. Ces nouvelles formes de travail, qui s’inscrivent mal dans le cadre juridique actuel, vont modifier en profondeur notre conception du travail.

Et on risque de stresser davantage !
Travailler en 2024 ne sera pas un long fleuve tranquille. L’avènement d’une société d’entrepreneurs modifie profondément le niveau de risque personnel et financiers que prendront les travailleurs de demain.
Dans cette société où les « créateurs » remplacent les « producteurs », la création de valeur, et la rémunération est de moins en moins corrélée à la quantité de travail. En 2024, on ne fera plus carrière, on travaillera sur des projets, les uns après les autres, en prenant son risque à chaque fois. C’est assez excitant d’un certain point de vue mais ça pourrait bien être aussi un peu stressant …
L’échec sera plus fréquent, les succès plus rares mais leurs retombées bien plus importantes. En conséquence, les revenus seront moins linéaires et plus incertains.
Travailler quelques années sur un produit qui ne connaitra jamais de succès sera donc une expérience commune. Cela aura des répercussions potentiellement déstabilisatrices sur notre système social et fiscal. Il faudra repenser notre système de répartition de la valeur de manière à compenser au mieux cette instabilité.
Quand on voit le genre d’appel d’offre pour graphiste ou 300 personnes travaillent gratuitement pour soumettre un pré-projet et un seul est retenu pour une rémunération assez faible , on peut être sûr que cette évolution du travail va engendrer des abus. La question est : quelle organisation peut se mettre en place parmi des travailleurs (indépendants ou non cela reste des travailleurs !) qui seront en concurrence les uns contre les autres ? Je crains que quelque soit le métier, les très bons ou très recherchés vivent comme des stars tandis que la masse des bons et moyens vivent comme des esclaves.
Ca pose également la question du réseau perso et pro qui finiront par être la même chose. Savoir créer et entretenir son réseau est un préalable et où apprend-t-on cela ?
En effet Polo. La question de la competition et de la « survie » dans un monde du travail très éclaté et flexible est une vraie et difficile question. Je dirai cependant que c’est une question différente. De la même manière que dire à l’époque : les machines et l’industrialisation détruisent des emplois donc n’adoptons pas l’industrie. Chaque changement majeur a son lot de conséquences sociales. Le modèle social qui correspond a un tel monde du travail est a réinventé ! C’est clair. C’est cependant une grande question difficile à aborder pour l’auteur dans un format de blog. Quelque soit les points de vigilances, il est difficile d’imaginer que ces changements ne se réalisent pas au moins partiellement. Mieux vaut donc anticiper les soucis et chercher des réponses.
intéressant. Pas forcément génial niveau protection sociale cela dit. Et la place de l’État face à ça? Tu y as réfléchies ou trop spéculatif?
Oui, pas forcément génial niveau protection sociale ! L’Etat, ça dépendra des péripéties politiques, mais il va devoir changer c’est sûr …
Au fond, je pense que c’est beaucoup de choses qui changeront d’ici 2024… La notion de travail tel qu’on la conçoit aujourd’hui est de plus en plus remise en question (un article que je trouve intéressant : https://ploum.net/au-fond-quest-ce-que-le-travail/ ) avec des alternatives tel que le revenue de base (http://revenudebase.info/comprendre-le-revenu-de-base) qui répondrait potentiellement à ce genre de stress / inégalités sociales
Les bureaux de demain répondent à un double enjeu: permettre aux entreprises de gagner toujours plus d’espace et faire en sorte que les employés soient plus performants tout en profitant de plus de confort. Plus d’informations à ce propos dans notre article: http://bit.ly/1yTMSzU
Dans 10 ans, je friserais les 60… En attendant, de nouveau au chômage indemnisé à minima, écoutant Virginie Despente sur Vernon Subutex, son new roman à sortir demain…
Ce qui me fane : la nécessité – et le cout- de s’upgrader – adjust, adapter- et investir en permanence sur des projets, techniques, procedures, hard ou soft, dont l’experience montre que seront obsoletes en trois ans – pile le temps que j’y accede- bouffant au passage energies, ressources et ce qui était autrefois des métiers en soi : Rageant. A non soutenable.
Quant aux bureaux de demain, leur but est aussi d’augmenter le turn over tant ils sont « confortables »… et respectueux de la privacy necessaire (à mon type de caractère s’entend) pour se concentrer…. Bonne année à tous.
Ta remarque n’est pas complètement fausse … C’est vrai que l’accélération de tout a quelque chose d’un peu déprimant et de pas forcément durable. Peut-être qu’à l’avenir, on fera 15 ans de « carrière » vraiment dans la vibe puis un truc plus pépère quand on ne peut/veut plus trop suivre.
Bonne année quand même !
Un article qui me convient tout à fait et va dans le sens de ce que je ressens depuis déjà quelques années mais oui, je pense qu’on y est. Nous sommes dans une révolution et comme il me plait de le dire : on ne coupera pas la tête de Marie-Antoinette mais celle de notre système actuel devenu obsolète. Alors, soit on se laisse envahir par la peur de l’inconnu, soit on fonce dans l’aventure et c’est bien en vivant des aventures qu’on se sent le plus vivant, non ?
Merci pour cette belle analyse !
C’est un sujet qui fait partie de mes compétences et complémentaire à celui-ci car je me place plus sur le plan du « chef d’entreprise dans son côté humain »…http://ambition-et-reussite.com/le-top-chef-de-lentreprise/
Nous aurons l’occasion de partager encore
Je partage cette analyse. Demain le monde du travail sera dématérialisé, déstandardisé, individualisé avec une porosité croissante entre vie privée et vie professionnelle et l’essor du travail indépendant . Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y aura plus de demande pour du collectif et de la protection, au contraire! A nous d’inventer une nouvelle façon de réconcilier individu et collectif (via des communautés en effet mais librement choisies), liberté de choix et protection sociale.
J’explique cela dans mon livre « Travailler pour soi: Quel avenir pour le travail à l’heure de la révolution individualiste » paru au Seuil. ET je commente ces évolutions sur mon blog sur la nouvelle réalité du travail: https://lanouvellerealitedutravail.wordpress.com/